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de langue française dans l’enseignement secondaire * Revue trimestrielle
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Sommaire du numéro 117 Parcours sur le récit mythique et le héros épique, 2e degré - Magali Decamps Laissez brûler les petits papiers - Fabriquer du papier en classe, 1er d. - Patrick François Science fiction: Les secrets de l'Ultime Secret, de Bernard Werber, 3e d. - Christian Thys Biographies imaginaires, 2e d. - Chantal Al Charif-Corbiau et étudiants de l'H.E.Na.C., Malonne Vivent les PME, petites machines à écrire - Six boîtes à outils, 1er d. - Collectif Rimbaud en filigrane dans un poème à l'improviste de Jean-Bernard Pouy, 3e d. - Annexe: Le jeu de l'allusion Réd. LMDP |
Une
théorie du texte... ou une pratique de l’écriture ? L'étude
d'un texte littéraire (...) devient souvent prétexte pour les élèves à
l'acquisition du vocabulaire critique et des instruments d'analyse. Dès lors
(...), ils vont se contenter face à un texte de mettre en application ce
nouveau savoir chèrement acquis et de s'arrêter au repérage des procédés
d'écriture. La perspective de devoir réécrire
le texte renverse cette hiérarchie et redonne sens à l'étude de la
littérature. Pour écrire un pastiche, les élèves doivent se plonger
plus intimement dans le texte, en repérer les procédés d'écriture,
s'interroger sur leurs effets, se demander pourquoi ils fonctionnent dans le
texte de l'auteur et non dans le leur. (...) A partir de cet exercice, on peut
penser qu'ils comprennent l'intérêt d'une lecture approfondie du texte,
d'une connaissance intime de celui-ci. Thierry
Paubert, Le français aujourd'hui, 144 (01.04), p.
82. |
objectifs * 1. le récit épique * 2. le héros arthurien
Ces parcours permettront aux élèves du deuxième degré de
s’interroger sur la notion de « mythe », d’en percevoir les
multiples facettes et d’apprivoiser ce terme tellement polysémique.
Après la présentation des objectifs, le premier parcours nous emmène
à la découverte du mythe, et plus particulièrement du mythe de création, du
mythe moderne et du mythe épique. Le second parcours, qui prolonge le premier,
approfondit le mythe épique en abordant le mythe arthurien et le héros
chevaleresque.
Objectifs
du parcours :
Lire
Identifier le genre du récit mythique parmi d’autres
textes narratifs et le définir.
Définir les diverses catégories de récits mythiques et
pouvoir en réaliser une analyse détaillée.
Repérer les éléments d’intertextualité mythique dans le
foisonnement textuel.
Définir la notion de héros et de héros mythique.
Analyser le modèle héroïque.
Repérer les éléments mythiques à travers divers supports
(livres, films…).
Écrire
Etre capable d’écrire un mythe en respectant une catégorie
précise.
Pouvoir réécrire certains passages d’un récit épique.
Parler
L’élève
sera capable de communiquer ses idées concernant l’analyse de textes, l’élaboration
d’une définition, le partage de remarques, la présentation de divers
supports en rapport avec le mythe et le héros épique.
Écouter
Il
pourra en outre dégager des éléments mythiques lors d’écoute de certains médias
(CD, film…).
sommaire & édito 117 * début "récit mythique"
Parcours I : Le récit
épique
1.
Proposer aux élèves divers supports représentant un mythe : images,
chansons, extraits de récits, BD… (2)
2.
Demander de repérer le point commun entre les documents : le mythe. Les élèves
peuvent ensuite essayer de le définir :
Ce
sont des images, des personnages qui font partie des références culturelles ou
des patrimoines imaginaires. Ces images ont une force d’impact, car elles réussissent
à toucher quelque chose de très profond qui concerne nos besoins, nos peurs,
nos questions. Toutes ces images relèvent du mythe. (définition plus générale, plus littéraire)
3.
Ensuite, il importe de vérifier les hypothèses avancées par la classe dans
l’activité suivante qui porte sur une définition plus scientifique.
1. Pour étayer les définitions des élèves, le
professeur peut utiliser un intermédiaire : un texte de référence, comme
par exemple un extrait du dictionnaire, qui permet d’approcher le sens de ce
terme dans toute sa complexité et sa scientificité (3).
2. Les élèves repèrent alors quels sont les différents sens
attribués au mot mythe ? (notion de polysémie) :
1.
Récit fabuleux mettant en scène des êtres incarnant des forces de la
nature, du génie (bien/mal) ou de la condition humaine.
Ex. : mythes des religions primitives, mythe grec…
Par
extension :
Représentation de faits ou de personnages dont l’existence historique est réelle
ou admise, mais qui ont été déformés par l’imagination collective.
2.
Invention sans
rapport avec la réalité.
3.
Expression d’une idée, d’une théorie au moyen d’un récit poétique.
(mythe de la caverne de Platon).
4.
Représentation
de l’état de l’humanité (passé/futur).
5.
Image simplifiée que des groupes humains se forment au sujet d’un
individu ou d’un fait et qui jouent un rôle déterminant dans leur
comportement ou leur appréciation. (mythe de la lourdeur allemande, de la
voiture, de la star…)
3. Ils identifient ensuite quelles sont les
significations qui sont concernées par les documents du bain de textes ? Ils
se rendent alors compte que la notion de mythe est vraiment polysémique et
qu’il n’est pas évident de s’y retrouver dans ce foisonnement de sens.
4. L’enseignant leur demande alors de les classer
en trois catégories : mythe de création (mythe des origines du
monde, d’une communauté ; aussi appelé mythe religieux), mythe épique
(mettant en scène des dieux ou demi-dieux de la mythologie dite « classique »)
et mythe moderne (figures issues de la littérature, de l’histoire, de
la société… et déformées par l’imagination collective).
A ce stade-ci plusieurs activités de réinvestissement
seraient pertinentes. En voici deux :
- En feuilletant le journal (4):
On peut demander aux élèves d’apporter un journal
quotidien et les inviter à retrouver un maximum de références mythologiques
explicites. Cela permettra d’organiser ce matériau, d’éveiller l’emploi
du lexique mythologique et de recourir à une documentation appropriée pour découvrir
le mythe auquel il est fait référence, ainsi que la catégorie à laquelle il
appartient.
- Les lambeaux-énigmes :
On peut demander aux élèves d’évoquer à tour de rôle
un mythe qui leur reste en mémoire. Cette évocation sera brève, allusive et
fera référence à la classification. Par exemple : Je me rappelle
l’histoire d’un homme qui se noya en se contemplant dans son reflet… (5)
Ainsi,
les élèves se remémorent les différents mythes de notre patrimoine culturel
et peuvent identifier la catégorie dont il fait partie.
Séquence
2 - Approfondissement du mythe de création
1. Activation des connaissances sur les Vikings et sur la manière dont ce
peuple explique l’origine du monde.
Au préalable, après la lecture du texte et après la synthèse
sur les mythes de création, l’élève pourra relever les caractéristiques de
ce type de texte :
- Un récit dont
l’auteur est inconnu ;
- Un récit
traditionnel propre à un peuple en particulier
-
- Un récit qui se
déroule dans un passé lointain, mais que le récit a pour fonction de
maintenir présent, car il garantit les bases culturelles d’un peuple
-
-
Un récit
imaginaire mais qui traduit la pensée d’un peuple (au niveau de l’origine).
L’imaginaire est la façon dont un peuple envisage de répondre aux grandes
questions de la création (cosmogonie, théogonie, …).
Par groupes, les élèves
vont analyser de la même manière un mythe de création dont ils présenteront
le résultat devant la classe après l’avoir lu et présenté de façon plus
synthétisée (6)
Séquence
3 - Approche du mythe moderne : Don Juan
Qu’est-ce qu’un don Juan ?
Le
professeur peut demander aux élèves ce que signifie être un Don Juan : séducteur
sans scrupule dans le langage courant. Il prendra en compte les différentes
représentations des élèves par rapport à ce personnage.
Découverte et aspect mythique du personnage.
Afin
de découvrir qui est Don Juan et en quoi ce personnage est mythique, le
professeur lira les deux extraits (7).
Le
professeur demandera en quoi ce personnage constitue un mythe moderne. Il
s’agit d’un personnage qui incarne le séducteur libertin et dépourvu de
morale (thème universel qui a marqué notre société occidentale) et qui fut
repris par différents auteurs et qui est maintenant entré dans le langage de
tous les jours.
Sur base des informations découvertes lors de l’analyse du
personnage, les élèves réaliseront le portrait moral de Don Juan en une
dizaine de lignes.
Cet
exercice pourrait, en plus du réinvestissement sémantique et lexical, servir
de premier jet à l’élaboration du portrait en général.
N.B. :
Cet exercice pourrait également se focaliser sur d’autres héros modernes
comme Don Quichotte, Tintin, certains poètes (Baudelaire), peintres (Van Gogh),
figures historiques ( Napoléon…)
Séquence
4 - Un mythe épique : le Minotaure
A quel personnage de la mythologie, ce texte fait-il référence ?
Qui en connaît l’histoire ?
2. Lecture du texte
d’origine (8).
1.
Le texte auquel
on fait référence : mythe du Minotaure : hypotexte
Le texte actuel : La Demeure d’Astérion :
hypertexte
Ici,
l’auteur a transposé un mythe moderne, ce qui suppose évidemment un texte
existant. On touche ainsi au phénomène de l’intertextualité, c’est-à-dire,
un ensemble de relations existant entre un texte ( hypotexte) et un ou plusieurs
textes (hypertexte) avec lesquels le lecteur établit des rapprochements. Ce
procédé montre qu’un texte n’est jamais produit « ex nihilo ».
Quand on écrit, on puise toujours dans les textes des auteurs précédents…
2. Analyse comparative selon les critères de focalisation, enfermement, héros
et description physique.
Ces
différences mettent en évidence les changements dus à cette transposition.
Mais pourquoi transposer des mythes anciens ? Les mythes ne sont pas des
histoires comme les autres. Ils abordent des thèmes fondamentaux pour
l’homme, très importants pour l’humanité, mais ceci de manière imagée.
Nous demanderons aux élèves
de présenter d’autres supports qui portent sur le labyrinthe afin de réinvestir
cette structuration de l’espace. Avec le Minotaure, il est devenu une figure
mythique de l’enfermement.
Ainsi, on pourrait présenter un extrait du Procès, de Kafka ou
encore : Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, des labyrinthes
naturels comme des grottes, les labyrinthes des pyramides, des grandes villes,
des jardins…
sommaire & édito 117 * début "récit mythique"
Parcours II : Approche du
héros chevaleresque à
travers le mythe arthurien
1)
Un héros pour moi, c’est …
2)
Mes héros se nomment …
3)
Je trouve mes héros dans…
|
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Homme |
Femme |
Fictionnel |
Réel |
… |
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Exemple |
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Caractéristiques |
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… |
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|
|
Cette
analyse et mise en commun aboutissent à des définitions du héros et des
essais de typologie. Cette procédure permet de réfléchir sur des questions
comme : Héros célèbre ou anonyme ; héros ou anti-héros ; héros
réel ou fictionnel …
Séquence
2 - Un héros particulier : le chevalier
Cette
fois, les élèves reçoivent un éventail de textes mettant en scène un seul
type de héros : le chevalier. Il vaut mieux présenter des documents
extraits de genres variés : littérature de jeunesse, BD, cinéma… pour
accentuer encore davantage l’importance de ce type de héros dans le monde
contemporain en dehors de la littérature « élitiste » proprement
dite.
1/
Les élèves, éventuellement répartis par groupes, formulent d’abord des
hypothèses sur l’origine des documents : auteur, époque, genre de
texte, le destinataire… Quels sont les indices en leur possession pour répondre
à ces questions ? Cela permet d’aborder le paratexte
et d’élaborer des hypothèses sur le contenu et aussi la situation de
communication, la fonction du texte…
2/ Les textes identifiés, les élèves les comparent pour
identifier les caractéristiques du héros. Cette grille fait apparaître un
type de héros : le chevalier médiéval.
3/ A partir de cette grille, les élèves sont capables de définir
ce qu’est le héros chevaleresque.
Séquence
3 - Découverte du mythe arthurien
On aura au préalable lancé les élèves dans la lecture
d’un roman :
-
L’Enchanteur,
de BARJAVEL ou Le Roi Arthur, de MORPURGO
-
Excalibur, de
BOORMAN.
Ainsi,
Barjavel centre davantage son récit sur certains personnages comme Merlin,
Lancelot, Guenièvre et Arthur. Ce roman est surtout conseillé aux élèves
plus avancés dans leur parcours de lecture ( 470 p.)
A
l’inverse, Morpurgo permet de prendre connaissance de l’ensemble du mythe en
230 p. et présente l’avantage du choix de la subjectivité puisque Arthur
conte sa propre histoire à un adolescent d’aujourd’hui. Les aventures de
celui-ci enchâssent le récit du roi. Un peu comme le parcours qui tente
d’articuler le présent et le passé, les discours contemporains et la littérature
médiévale (mise en abyme).
Tout
au long de la lecture, le P. peut prévoir en classe des moments
d’interactions consacrés à la clarification des chapitres (explication, réalisation
d’un arbre progressif des personnages), à l’expression des impressions de
lecture.
La
projection du film est suivie par un temps d’échange consacré à l’appréciation
personnelle du film notamment en comparaison avec le livre. Les élèves sont
maintenant aptes à contextualiser les extraits proposés dans la suite du
cours.
A partir des divers personnages abordés dans la lecture et
le film, les élèves seront capables de dégager une structure commune aux
histoires des héros chevaleresques ainsi que les caractéristiques de ce type
de personnages. Ils pourront ainsi appliquer ce modèle à Arthur, Lancelot et
Perceval et faire le lien avec la notion de mythe et ici de mythe arthurien.
Un prolongement serait possible : application de ce modèle
à d’autres héros : ex. Harry Potter.
Séquence
4 - Amour courtois et héros chevaleresque
Traitement d’un même épisode
Sur
base d’un extrait de Chrétien de Troyes et de Servais (9)
les élèves comparent le traitement d’un même épisode : la relation
entre Lancelot et Guenièvre et leur première nuit d’amour.
Les
élèves repèrent les similitudes et les différences (éléments absents ou
modifiés) dans le traitement des faits, des personnages et de leurs relations
ainsi que le langage utilisé.
Une
récurrence apparaît : une relation d’amour unit le héros à une femme
difficilement accessible et motive sa quête. On pourra à ce stade repérer les
éléments de l’amour courtois et vérifier s’il s’agit à proprement
parler de cet amour dans les extraits analysés. On pourra également travailler
le phénomène de l’intertextualité.
Séquence
5 - Perceval ou le conte du Graal
Il s’agit de l’extrait relatant le cortège du Graal (10)
Cette
analyse permet de montrer l’évolution du chevalier médiéval qui ne se bat
pas seulement pour son honneur, une dame, mais également pour découvrir des
connaissances (quête spirituelle).
sommaire & édito 117 * début "récit mythique"
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Laissez brûler les p’tits
papiers ! |
Un projet pluridisciplinaire en 2e P FOBA
(1) :
Echos d’un débat entre élèves...
- Pourquoi ? Ça
n’intéresserait personne !
- Surtout à l’époque de l’Internet, des
ordinateurs, des imprimantes...
- Pourtant,
mon père, à Redu, il en fabrique, du papier !
- ???
- Comment, ça ? Et pourquoi ?
-
On
vous passe les détails de cette discussion dans une classe à la
recherche d’un premier projet en deuxième professionnelle formation
de base.
Depuis
dix ans, maintenant, la pratique, dans cette classe, est d’organiser
les cours autour d’une série de projets pluridisciplinaires. Histoire
de donner du sens aux apprentissages et de faire évoluer les élèves
d’une façon réfléchie, créative, passionnante, et dans laquelle
ils sont réellement impliqués : un projet, ça s’invente, ça
se programme, ça se mûrit, ça projette l’élève dans ce futur
qu’il a souvent du mal à organiser.
Donc, fabriquer du papier
D’abord,
se renseigner sur la technique ! Le papa en question, papetier à
ses heures, est venu nous montrer le comment et le pourquoi.
Se
procurer, ensuite, le matériel nécessaire, en fabriquer une partie
(des tamis en bois) après s’être informés sur la façon de faire.
Et
puis, d’autres idées sont venues : contacter des fabricants de
papier, leur demander des échantillons. Pour cela, leur téléphoner,
leur envoyer, des fax. Autant d’apprentissages de l’expression et de
la communication : ces gens-là, on ne leur parle pas comme entre
nous... !
En même
temps, nous tentions nos premières préparations de pâte à papier, et
nous levions nos premières feuilles à la cuve (Si, c’est comme ça
qu’on dit, dans le métier !).
Sensibilisés
par le tri sélectif en tous genres et par le recyclage, nous avions décidé
de faire de la pâte à papier à partir de récupération des papiers
usagés de la classe.
Ensuite,
est venu le temps des incrustations : feuilles d’arbres, morceaux
de végétaux : c’est joli le papier artisanal !
Qu’est-ce qu’on ferait, avec notre papier ?
Et si on s’essayait à la calligraphie ?
C’est
si beau, ces lettres tracées à la plume ballon, comme jadis, avec des
encres en flacons !
- Je
connais un magasin à Libramont, Monsieur !
- Zut !
ça fait des grosses taches ! Zut, ma plume coule ! Zut,
j’ai fait une faute... et pas moyen d’effacer ! Si on avait su !
Mais on a tenu bon !
Et on
s’est fait la main. Et on a appris à tracer les pleins (en
descendant la plume) et les déliés (en montant).
Et on
a pris plaisir à former de belles lettres, à écrire de jolis mots, à
calligraphier de longues phrases, à disposer le tout délicatement,
pour que cela flatte l’œil.
On a
appris de beau gestes, en douceur. On a découvert les enjolivements
(ces petits dessins pour orner un bas de page). On a appris à écrire
calmement, en silence, ou sur un fond de musique douce.
|
Et
aussi à faire attention : pas moyen, en effet, d’effacer les
erreurs ! Il est bon, mon brouillon, Monsieur ? Si
bien que nous avons écrit toutes nos cartes de vœux sur notre papier
artisanal, avec de l’encre vert sapin, ou rouge Noël, ou dorée. Et
après, des proverbes, des maximes. Ce
n’est pas pour nous vanter, mais... Hein, Monsieur ! * Les
fabricants de papier qui nous ont répondu (non, pas tous, malgré les
promesses ; c’est aussi un apprentissage : ce n’est parce
qu’on écrit qu’on reçoit une réponse...) nous ont envoyé de
beaux échantillons. Surtout
les papiers japonais : de vrais tissus, doux au toucher. Au
passage, précisément, on s’est rendu compte qu’un texte, c’est un tissage de mots, un textile de mots, de signes, un... tissu ! C’est
marrant, Monsieur... Avec
ces papiers japonais, l’idée nous est venue de faire de l’origami : des pliages de papiers. Bien
mieux que la cocotte, le bateau ou l’avion (encore que nous ayons
appris à en réaliser qui ont une fameuse trajectoire de vol !) :
des cygnes, des oiseaux imaginaires, des chiots. Là
aussi, il en a fallu, du soin, de la patience, de l’attention !
Enfin, au début. Parce que, dès qu’on a eu la main... * Après
deux mois d’essais (à raison de quatre périodes par semaine), de
pliages, de bains de pâte à papier, de pleins et de déliés, nous étions
fin prêts pour proposer nos apprentissages à d’autres élèves,
d’autres classes. A la mi-janvier, notre expo-atelier était au
point. Il a
fallu inviter les autres classes, puis s’exercer à expliquer, à répondre
aux questions des visiteurs. Et
finalement, le grand jour est arrivé : montrer son savoir, son
savoir-faire, son savoir-être. Mieux que « montrer » :
inviter les autres élèves à marcher dans nos pas, à partager notre
plaisir du papier. |
Après
avoir préparé la pâte à partir des feuilles de brouillon de la
classe, Marvin explique comment on lève une feuille de papier
recyclé à la cuve.
Et c’est pas pour nous
vanter, mais qu’est-ce qu’on était fiers, devant les autres ! Hein, Monsieur ! |
sommaire & édito 117 * début "p'tits papiers"
Science-fiction
Les secrets de L’ultime
secret, deBernard Werber
Christian Thys, Pr. hon. Dép. péd. Haute Ecole Léonard de Vinci
Il est généralement admis que la science-fiction est un territoire apprécié par les élèves actuels et un fort incitant à la lecture. Or ce genre place le lecteur devant des informations scientifiques dont la véracité ou la fiction ne sont pas immédiatement vérifiables.
L’ambition de cet article est d’abord d’attirer l’attention des enseignants des classes terminales sur l’intérêt d’une lecture du livre de Werber qui pourrait associer leurs collègues scientifiques ; ensuite de leur donner les informations indispensables à une prise de distance critique.
fiction
a:
Brainstorms
Disons-le
sans détour, Werber n’est pas écrivain
élégant, il ne mérite pas de figurer parmi les orfèvres du verbe. Je
situerais son style au
niveau du français standard. Mais son propos est ailleurs. Force est de
reconnaître qu’il suscite l’intérêt au point de devenir un véritable
phénomène éditorial : 5 millions d’exemplaires au rythme d’environ
un roman par an, sans compter le succès de foule de ses conférences. En
fait, journaliste scientifique, il a trouvé un lieu d’expression privilégié
dans la science-fiction, laquelle, il faut le reconnaître, est moins sensible
aux questions de style que d’autres genres. Cette faiblesse du style, il la
revendique : « Pour faciliter le travail du lecteur, je fais des
phrases courtes, simples, claires. La richesse doit provenir de l’histoire
et de ses personnages. »[1]
Je serais tenté de dire, en corrigeant légèrement l’auteur, que la
richesse provient de la documentation.
Je
n’hésite pourtant pas à soutenir que la science-fiction est un genre
ingrat, moins facilement renouvelable qu’on ne le pense, où
l’inspiration géniale peut facilement verser dans le scénario le plus
lamentable ; le meilleur de ses productions consistant peut-être dans la
capacité du genre à renouveler les mythes fondateurs, à
anticiper le futur et à vulgariser la science.
La
relecture des mythes est une source d’inspiration constante pour les
auteurs, mais il faut souligner
qu’elle se fait aujourd’hui dans un contexte radicalement différent de
l’inspiration originelle, car les Terriens savent
désormais qu’ils sont propulsés dans l’espace à bord d’un vaisseau en
dépendance directe de l’énergie solaire
qui a mis des millénaires pour produire et entretenir la vie. Pour
illustrer ce retour aux mythes dans une perspective futuriste, je citerais
parmi beaucoup d’autres le classique 2001,
Odyssée de l’espace (et de l’espèce) d’Arthur Clark[2]
dont le titre renvoie évidemment au premier
roman de voyage et d’aventures de la tradition occidentale; mais aussi,
plus récent et plus disposé à rencontrer les exigences d’un public actuel
avide d’effets spéciaux, Alien,
d’A. Dean Foster, qui dans son premier épisode rappelle à la fois
la peur ancestrale de l’Autre et
la présence d’une sorte de Minotaure
spatial qui autrefois fut la terreur des navigateurs ; j’alignerais encore
Sphere, du scénariste M. Crichton, aventure sous-marine dans
laquelle on peut retrouver, avec un peu de bonne volonté, une allusion au
personnage mythologique de la Méduse réincarné dans une dangereuse créature.
Je retiendrais surtout Tolkien, porté par le succès de la célèbre
trilogie cinématographique qui apporte à la fantasy une contribution qui
fera date, et plonge de la manière la plus érudite qui soit dans un
patchwork de mythologie chrétienne et de mythologie païenne. Un véritable défi
pour les érudits.
La fragilité des civilisations et même de la vie est à
l’origine des scénarios catastrophes les plus spectaculaires parmi
lesquels on retiendra les possibilités de manipulation du cerveau par les
réalités virtuelles dans Total
Recall, le clonage appliqué à l’humanité dans Blade
Runner, le retour à la barbarie après épuisement des ressources pétrolières
dans la saga des Mad Max du scénariste
Georges Miller, les menaces que font
peser les aérolithes dans Armageddon de
Michael Bay. Et j’en passe, et peut-être
même de meilleurs, car le genre est d’une belle prolixité et inonde les écrans
à un rythme soutenu. Mais dans ce que certains appellent
la philofiction, et avec Total Recall, Blade Runner et Minority
Report, Philip K. Dick se taille une place d’excellence ; il fut
l’un des observateurs les plus perspicaces des mœurs américaines et
de leurs conséquences fatales.
Quant à Werber,
avec L ‘Ultime secret, il
nous lance dans l’exploration du dernier continent inconnu, celui du
cerveau. Il s’inspire de
diverses
expérimentations faites dans le
cadre des neurosciences, expérimentations qui ont permis d’éclairer
d’un jour nouveau les processus familiers de conceptualisation, de mémorisation
et d’imagination. Ce que je propose dans la suite de cet article, c’est de
dégager dans le flot des informations scientifiques ou pseudo-scientifiques
qui, en un beau désordre, tissent la trame du roman, celles qui ont un
fondement sérieux et qui servent d’extrapolation. Je pense, en effet,
qu’il n’est pas vain de répondre à la question qui vient automatiquement
à l’esprit du lecteur de science-fiction : qu’est-ce
qui est vrai, possible, vraisemblable, pur fruit de l’imagination ?
et c’est pour répondre à ces questions que je commenterai point par
point les différentes séquences que j’ai retenues pour leurs informations.
début "science fiction" * sommaire 117 & édito
Au départ, le roman de Werber prend l’allure d’une enquête
policière. Le spécialiste des échecs, Samuel Fincher est trouvé mort dans sa villa du Cap d’Antibes suite à un
excès de plaisir dont la nature reste équivoque. Or apparemment rien ne
permettait de penser que la vie de Fincher était menacée. Par ailleurs, ce
personnage sort du commun :
il cumule les qualités d’anticipation de son homologue Bobby Fisher[3]
avec les compétences d’un neuropsychiatre de pointe à la mesure d’Antonio Damasio[4].
Au même titre que le
président Félix Faure, Fincher, qui en connaît un brin sur les
limites du corps humain, serait-il donc mort du plaisir d’amour ?
L’incertitude subsiste. Le lecteur se doute que s’il en était vraiment
ainsi le roman prendrait la tournure d’un
fait divers un peu scabreux de la une d’Ici-Paris.
Mais un mystère plane au-dessus
du docteur Fincher qui est devenu un as des échecs en trois mois, et
sur Natacha Anderson, sa compagne (j’allais dire Pamela Anderson)
qui, bien que top model, dissimule
un passé trouble de victime de la drogue. A cela s’ajoute que le docteur
dirige un hôpital psychiatrique aux méthodes révolutionnaires et parfois
excentriques. Bref, de quoi attirer la curiosité de deux journalistes scientifiques aux
abois, Lucrèce Nemrod (dieu de la chasse) et Isidore Katzenberg, un
chercheur solitaire inventeur
de « l’arbre des possibles de l’humanité ». Le lecteur
retrouvera donc dans ce roman les héros de la publication précédente de
Werber, Le Père de nos pères. Ces
doubles de l’auteur fonctionnent vis-à-vis du lecteur un peu comme des
pédagogues :
ils analysent et expliquent les motivations des protagonistes. Les nombreux
rebondissements qui émaillent
leur recherche sont comme il se
doit chez l’auteur des Fourmis prétextes
à digressions savantes sur les performances du docteur, ses motivations, ses
méthodes, et plus généralement sur
les possibilités du cerveau
humain.
C’est ainsi que de fil en aiguille on en arrive au centre du roman, la
vision globale que Werber tente
de donner de l’articulation entre les motivations humaines et la chimie du
cerveau, entre le psychologique et le neurophysiologique. C’est donc là
qu’un dévoilement de ses sources s’impose, une enquête sur l’enquête.
Dévoilement auquel l’auteur semble lui-même inciter le lecteur en le
guidant par divers indices. Suivons-le dans ce sens.
Werber associe une
variante de la bien connue pyramide de A. Maslow à la théorie triunitaire du cerveau de Mac Lean. Ce
dernier a, dans les années 70,
avancé l’idée que le cerveau
s’est développé par couches successives pour répondre aux besoins de
l’évolution. Ces couches, étagées du tronc cérébral au cortex,
commandent
des besoins spécifiques eux-mêmes hiérarchisés.
*
Le premier, dit reptilien,
le cerveau de survie, commande les besoins élémentaires : arrêter
la douleur, stopper la peur, se nourrir, se reproduire, être à l’abri.
*
Le second, le cerveau des mammifères commande les émotions (système
limbique), la colère, le devoir, la sexualité. Il possède une mémoire.
*
Le troisième, le cortex cérébral, le cerveau typiquement humain
commande les motivations et les activités supérieures.
La question, sérieuse, que pose le roman est celle de la
motivation dominante. Et c’est ici, évidemment, que le roman rejoint
l’heureuse formule de M. Weyembergh, que je résume : la science-fiction
joue au niveau accessible le rôle des philosophies de l’histoire de jadis.
Et la réponse, discutable sans doute, tient en cette formule lapidaire :
le progrès de l’humanité tient au plaisir de la connaissance et à la
connaissance du plaisir. Il faudra examiner ce que cette formule recouvre et
comment elle est déclinée par le récit.
début "science fiction" * sommaire 117 & édito
Avec le
personnage de Jean-Louis Martin, un des patients les plus malheureux du
docteur, l’auteur confronte le lecteur au
cas extrême d’une conscience quasiment privée de rapports avec le
monde extérieur. Il s’agit d’un cas dit de Locked-In Syndrome[5]. Mais Fincher le sauve de sa désespérante
solitude en connectant son cerveau au
système expert d’un ordinateur.
Werber,
qui déclare indirectement ses sources sur le sujet, extrapole à un degré de
perfection inconnu de nos jours
les travaux de Philip Kennedy
et Roy Bakay[6].
Ces deux neurophysiologistes de
l’université d’Emory à Atlanta réalisèrent plusieurs expériences
d’implants dans le cortex de personnes souffrant de paralysie complète.
Leur système a ouvert à ces patients l’accès par la pensée à
certaines fonctions d’un ordinateur, tel que le déplacement du curseur
sur l’écran. La réussite de l’expérience signifie que la pensée
pourrait contrôler un ordinateur et dialoguer avec la machine.
Ainsi
le malade de Fincher a-t-il la possibilité d’augmenter ses capacités cérébrales
notamment en surfant sur le Net et reprend goût à la vie en trouvant de
quoi alimenter ses besoins intellectuels. On retrouve donc dans la fiction
l’illustration de la thèse-clef du roman : l’association entre
plaisir et connaissance. Or au cours de ses investigations sur le Net,
Jean-Louis Martin prend connaissance d’une expérience qui va intéresser
son médecin au plus haut point et inverser le rapport entre plaisir de la
connaissance et connaissance du
plaisir.
début "science fiction" * sommaire 117 & édito
Le
docteur Fincher, emporté par les
résultats obtenus avec son cobaye humain et par une curiosité malsaine pour
ce qu’il croit être L’Ultime secret
de la nature humaine, se rend en URSS . C’est là, en effet,
qu’on a régulièrement recours aux lobotomies pour «soigner» les
drogués.
Mais la demande du docteur est inverse : il demande à ses collègues de
stimuler artificiellement les zones du plaisir. A son retour, ultra-dopé,
et sans trop se rendre compte des dangers qu’il court, il conçoit un mécanisme
qui permet à son patient de le stimuler quand bon
lui semble. C’est ainsi qu’il entre dans une spirale funeste
qui associe nirvana mental et progrès accélérés dans les stratégies du
jeu d’échecs.
L’expérience
de conditionnement dont il s’agit est déjà ancienne. Elle a été effectuée
par J. Olds[7]
et son équipe. J.-P. Changeux en fait mention dans son livre l’Homme
de vérité[8].
Cette expérience consiste à mettre en évidence l’autostimulation du
cerveau par le cerveau et la stimulation du circuit dit de la récompense.
L’expérience
est faite sur un rat libre de ses mouvements. On implante dans les régions du
cerveau qui déterminent une sensation agréable des électrodes qui
lui permettent de se stimuler lui-même en appuyant sur une pédale. La suite
de l’expérience est assez prévisible. Le rat, en quelque sorte drogué par
le plaisir obtenu, devient dépendant du plaisir éprouvé et réitère le
geste jusqu’à en mourir. Les stimuli électriques ont donc les mêmes
effets que des drogues qui stimulent la libération de dopamine dans une
partie du cerveau appelée nucleus
accumbens. Ce noyau
intervient en liaison avec les émotions et avec le contrôle moteur :
« Le nucleus accumbens sert
en quelque sorte d’interface entre la motivation et l’action : il
joue un rôle crucial en détectant la dopamine libérée et en réglant ainsi
le contact sélectif du cerveau avec le monde extérieur. » [9]
Accédant à une partie profonde du cerveau, les stimulations électriques très
ciblées autant que
les drogues agissent sur
les contrôles du système de
la motivation.
En
ce qui concerne les drogues, l’explication de leur pénétration provient
du fait qu’elles ont une structure chimique très semblable à celle des
neurotransmetteurs et trompent
facilement leurs récepteurs. Suite à un usage répété, elles provoquent
des changements adaptatifs dans les circuits qui finalement ne peuvent plus
fonctionner sans elles. Inversement, en l’absence de ces stimulations,
apparaît le syndrome du manque aussi bien que
la perte de contrôle du système de motivation. L’association des
deux se traduit par la demande réitérée de stimulations pour compenser la
souffrance résultant du besoin. La libération de dopamine s’observe également
dans les activités sportives ou les passions
du jeu (Fincher est tenté d’affronter les spécialistes des échecs, mais
aussi les ordinateurs les plus performants, par défi et par jeu). Changeux,
en s’appuyant sur un article de M.-J. Keopp publié dans Nature
en 1998, précise à propos des joueurs qui
manipulent les bandits manchots
: «Lorsque le sujet gagne de l’argent, une libération de dopamine
s’observerait dans le corps strié (qui inclut le nucleus
accumbens) ainsi qu’une activation des neurones du cerveau moyen et du
cortex frontal (dorso-latéral et orbital). N’en est-il pas de même avec
la recherche du plaisir de la
connaissance et la recherche scientifique en général?»[10]
Changeux invite donc à généraliser ce constat à d’autres comportements
qu’à la prise de drogues. Cette
idée est relayée par Werber.
début "science fiction" * sommaire 117 & édito
Fiction
D : Neurochirurgie
Natacha
Anderson, la compagne de Fincher, a dans le passé tâté de la drogue, ce qui
semble coutumier du milieu de la mode qu’elle fréquente. Pour qu’elle
s’en libère, sa mère, d’origine russe, a effectué une opération de
mutilation des centres du plaisir. Cette opération ne l’a pas empêchée
d’exercer son métier de top model mais l’a
privée de toute émotion.
Cette séquence est loin d’être anodine. Il faut observer que dans le couple Fincher-Anderson Werber saisit deux moments importants des expériences en neurochirurgie. Il s’est trouvé que dans les années 1950 des chirurgiens téméraires[11], accédant parfois au Nobel, ont tenté d’obtenir par la lobotomie des succès pour discipliner de patients atteints de maladies mentales mal connues. D’autres ont fait usage de psychotropes dans les mêmes conditions. L’allusion aux expériences faites sur le cerveau en URSS pour soigner les drogués – et qui est avérée- ne devrait pas masquer le fait que des Américains et des Canadiens se sont livrés aux mêmes pratiques, parfois même avec des capitaux issus des services secrets. Les résultats furent catastrophiques et réprouvés sur le plan éthique[12].
Le
second moment auquel Werber fait allusion –
l’excitation d’une partie du cerveau par des stimulations électriques
à haute fréquence - a démontré
une certaine efficacité dans les cas de la maladie de Parkinson et contre les
troubles obsessionnels compulsifs. Cette méthode est utilisée, sans
complications et sans destructions cérébrales définitives.
Qui a donc tué le
docteur Fincher ? Pour le détail, je renvoie au roman. En fait, ce qui
a tué Fincher, c’est que dans la découverte du principe de la
connaissance du plaisir et du plaisir de la connaissance, il a outrepassé les
bornes humaines comme Icare ou comme Ulysse aux prises avec les sirènes.
Grisé par sa victoire et par la certitude de pouvoir rendre sa
compagne à la jouissance, il a cumulé les paradis naturels et les paradis
artificiels, la stimulation érotique et la stimulation électrique, ce qui
lui fut fatal. Il n’a donc pas tenu compte des sages conseils d’Epicure
sous les auspices de qui sa recherche était placée.
début "science fiction" * sommaire 117 & édito
Pour trouver plaisir à lire Werber, il faut passer outre les détails rocambolesques qui plongent l’enquête dans l’invraisemblable – ou, comme on voudra, dans l’humour et la parodie de la b.d.
Il
y a du Ponson du Terrail dans Werber ! Il faut passer outre la
psychologie sommaire des personnages, qui sont plutôt des faire-valoir de
papier pour des digressions encyclopédiques qui sont le pendant de
l’encyclopédie fourre-tout que l’auteur a publiée sous le titre d’Encyclopédie
du savoir relatif et absolu, et dans laquelle il a consigné par ordre
alphabétique toutes sortes d’anecdotes plus ou moins scientifiques et
parfois assez cocasses.
Dans
d’autres cas, comme ce qui précède le prouve, il touche juste. Et ma tâche
fut de le mettre en évidence. Sa
formule lapidaire : «La pensée est électrique et chimique comme la lumière
est corpusculaire et ondulatoire» vient
actualiser la célèbre formule de Rimbaud sur l’alchimie du verbe.
C’est là que Werber donne matière à réflexion philosophique et rejoint
les thèses des neurosciences. On lui reprochera de transférer sans nuances
à l’homme une expérience qui vaut pour les rats et les souris ; on
lui reprochera encore le paradoxe d’un savant qui, malgré ses qualités,
se conduit comme un étourdi.
Evidemment, trop de pouvoir
scientifique peut enivrer et la tentation de la drogue, qu’elle émane de
stimulations artificielles ou du cerveau lui-même, est
au cœur du roman. Les exemples de cette dérive ne manquent pas et
les savants fous sont légions dans la science-fiction, et malheureusement
ailleurs, comme le prouve de manière dramatique le cas du docteur Cameron .
Qu’espérer ?
Que la curiosité omnidirectionnelle de Werber soit communicative et suscite
des vocations dans les neurosciences. Quant à savoir si Werber est un Pic
de la Mirandole ou un subtil prestidigitateur,
l’ensemble de son œuvre y répondra.
Ch. Thys
Bibliographie
J.-P. Changeux, L’homme
de vérité, O. Jacob, 2002.
A. Damasio, L’erreur
de Descartes, O. Jacob, 2001.
Le Sentiment même de soi,
O. Jacob, 2002.
Spinoza avait raison,
O. Jacob, 2003.
Christian de Duve, A
l’écoute du vivant, O. Jacob, 2002.
F.
Lotstra, Neuroanatomie et aspects
fonctionnels du système nerveux, vol. 2, Publications de l’ULB, 2004.
Site Doctissimo :
Werber
B., L’Ultime secret, Livre de
Poche, 15398, 2001.
début "science fiction" * sommaire
117 & édito
Un
public de 3e professionnelle mécanique nombreux – 23 garçons - qui
d’entrée de jeu vous dit :
«Il
faut être fou pour être prof de français. Il faut retenir beaucoup de choses,
écrire beaucoup. Enfin c’est
votre choix.»
«C’est chiant, car tu dois tout le temps écrire quand t’es prof ;
et t’as un salaire de rien du tout.»
Entendre cette parole. Ne pas la moraliser. Mesurer l’écart. Un monde
autre, âpre.
S’approcher
avec des lectures à voix haute comme Hoquet sur glace, de Jean-Bernard
Pouy (Hors-série de la revue Phosphore, juillet-août 1998). Ces deux
extraits, par exemple :
|
Et Monsieur Félix, il avait toutes les raisons de se les bouffer. Il avait tout essayé, la clef dans le dos, il m’avait fait boire à l’envers, tout le bataclan, les exercices de respiration, tout. Aucun résultat. Oups. On lui avait dit que peut-être il faudrait me faire peur. Mais comment réussir à foutre la trouille à un gaillard de 1,85 m, bardé comme un rôti, qui passe son temps à bastonner, la crosse à la main, des mecs au moins aussi féroces que lui ? Mission impossible. Les éléphants qui couinent en voyant des souris, il n’y a que dans les dessins animés qu’on voit ça. (...)
Alors Monsieur Félix me regardait d’un sale œil, vérifiant, montre en main la régularité de mes tressautements, et se demandait à quelle sauce il allait me bouffer. Tabarnac ! Quand, aussi calme que le monstre de Tasmanie, il passait devant moi, il me balançait un de ces apartés vachards comme quoi le désastre annoncé de toute une saison, c’était de ma faute, et qu’il faudrait bien que je le paie, ce gâchis. |
Entendre
après la lecture :
S’approprier dans les deux sens un autre langage.
S’approprier
aussi ces capacités dont parle le Programme : Dans
«différentes pratiques d’écriture se centrant sur soi, pratiquer
l’écriture autobiographique de manières diverses» et proposer – imposer -
d’écrire ce qu’on rêverait d’être comme personne célèbre en 2050.
Être
- intérieurement - stupéfaite de la violence qui se dégage des esquisses :
ils souhaitent devenir braqueurs, bandits, riches terroristes. Quelle image leur
propose-t-on, qu’ils nous renvoient sans ménagement ?
Accepter
leur parole provocante et décider de corriger seulement la forme.
«Vous êtes tellement célèbre que le dictionnaire vous consacre un article. Ecrivez cet article.»
Martin
Luther King - Pasteur
baptiste noir américain (1929 – 1968). Il lutta pour l’intégration des
Noirs dans la société américaine en prêchant la non-violence. Prix Nobel de
la Paix en 1964. Assassiné le 4 avril 1968. - Dictionnaire Robert.
Faire
rechercher des notices de leur choix (sportif, chanteur, homme
politique...).
la typographie, la brièveté de l’écrit et des phrases, les dates et
leur place dans l’article, l’utilisation des temps verbaux, l’objectivité
(on ne prend parti ni pour ni contre)…
2.
Deuxième étape : écriture d’une notice biographique
selon le modèle (ci-dessus) ou d’après ce modèle proposé par les
normaliens de l’H.E.Na.C. :
Le très célèbre..., né à..., mort à... a eu une vie quelque peu
mouvementée (ou particulière, ou hors du commun). Il a vécu dans... Dans ses
débuts, il était... Malgré... Par la suite, il est devenu... Car... A la fin
de sa vie...
Correction
des écrits par les étudiants suivant la grille qu’ils ont élaborée :
Critères
d’évaluation :
|
Nom,
prénom – Date de naissance – Lieu |
Points 2 |
Production
finale :
*
HANKE Jeff
Né
à Libramont le 23 octobre 1987.
Encore recherché à ce jour.
**
Le très célèbre Jean-Philippe SCHULZ, né à Libramont le 8 mars 1989,
vécut à Saint-Hubert.
Dans
ses débuts,il fut champion de catch pendant trois ans.
***
FRANCOIS DUIFFA
Est
né le 11 novembre 2000.
4.
Avec les étudiants, futur[e]s enseignant[e]s...
Leurs
premières réactions :
A
leur âge, j’aurais mis des conneries pareilles.
Envisager
des prolongements possibles, par exemple, dans
Si
les biographies sont imaginaires, ils peuvent dire ce qu’ils ne seront sûrement
pas. On pourrait mettre en parallèle ces biographies tout à fait fictives avec
leur projet de vie future.
Est-ce
qu’à leur âge, à 15 ans, on pense à d’autres valeurs que celles-là ?
C’est la société qui veut ça. On est inconsciemment influencés.
Comme
leur parole est non censurée, ils en profitent et on tombe dans des extrêmes.
Et pourquoi cette outrance ? Besoin de s’affirmer – et peut-être
même de provoquer - en pratiquant un ‘fantastique du violent, du décibel’ ?
On pourrait entamer
avec les élèves une discussion sur le fait que les attentats sont punis. On
parle longtemps dans les médias des attentats « réussis », on
parle peu des tentatives d’attentats déjoués.
*
Futur[e]s
enseignant[e]s, comment se comportera-t-on devant leur écriture qui est – inévitablement
- projection de soi, dévoilement de soi, et souvent sans qu’ils s’en
rendent compte ? Comment échanger avec eux sur leur production textuelle
de façon efficace : de façon à diversifier et affiner leurs capacités
d’expression ?
Écrire ensemble sera peut-être une solution efficace : un atelier où
l’on tire parti des savoirs scripturaires de chacun, des expériences de
chacun, des aspirations de chacun...
*
Quant
à moi, tourne dans ma tête cette citation d’Alain Bentolila :
La
vraie question, la seule qui doit nous mobiliser, est de savoir comment
distribuer de manière plus équitable le pouvoir linguistique afin que
certains ne soient pas exclus de la communauté de parole, de lecture et d’écriture.
Ce n’est donc pas d’élégance ni de normes dont je me préoccupe, mais de
la nécessité de transmettre à l’Autre sa pensée de la façon la plus
juste et la plus précise, et d’ouvrir en retour son intelligence à la pensée
de l’autre avec autant de bienveillance que d’exigence. C’est sans doute
à long terme le moyen le plus honorable et le plus sûr de rompre
l’infernale succession de poussées de violence devant lesquelles toute réponse
ponctuelle est vaine.
Le
propre de l’homme : parler, lire,
écrire, Plon
2000, p.213.
sommaire 117 & édito * début "biographies imaginaires"
Vivent les PME :
petites machines à écrire – Suite (*)
au pied de la lettre * conjuguer * coup de fil * argumenter * baptême de rues * son et sens
Ce que fait Pierre
Dac (Les Pensées, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972, p. 36) : Un
rhume de cerveau, c'est un nez qui coule de source.
Ou
bien ceci, prenant à la lettre tenir des propos en l’air : Les
passagers du Boeing tiennent des propos en l’air.
|
Ne
pas savoir où donner de la tête |
perdre le nord |
entre deux chaises
|
|
envoyer
quelqu'un au diable |
n'y voir que du feu |
à bras raccourcis |
|
on
n'est pas sorti de l'auberge |
à tête reposée |
nager entre deux eaux |
|
avoir
la tête près du bonnet |
à couteaux tirés |
mettre les pieds dans le plat |
|
ça
coûte les yeux de la tête |
garder la tête froide |
couper la poire en deux |
2.
Pour apprendre à conjuguer : Réécrire !
Exemple : Je sais que
tu viendras demain. (savais) (souhaite). Réponses : Je savais que tu viendrais demain.
Je souhaite que tu viennes demain. (**)
Et
maintenant, à toi de réécrire ! (Les séries sont par ordre plus ou moins croissant de
difficulté.)
1. Il peut aller au cinéma s'il y va avec son
frère. (pourvu que) - Je regrette qu'il parte demain (hier). - Si tu arrivais
à l'heure, tu ne te ferais pas punir. (étais arrivé) - On aurait
dit que l'animal s'était endormi. (dirait) – Je crois que tu
peux gagner la course. (souhaite)
2
Le cobra s'approchait sans que l'enfant le sût. (s'approche) - Les économistes
prédisent que la crise sera longue. (prédisaient). - Les économistes prédisent
que la crise sera longue. (craignent). - Le malade, même s'il est
faible, conserve un excellent moral. (bien que) - Le malade, bien qu'il soit
faible, conserve un excellent moral. (conservait)
3.
Tout ce bruit m'agace et me parait vain. (ces cris) - Je ne
comprends pas pourquoi tu m'as soupçonné. (ma femme et moi) - Il est
venu lui-même avec ses bagages. (elles) – Je crois, Monsieur, que
vous êtes capable de faire cela tout seul. (Je doute, Mesdames) – Dès que
l’eau bout, tu y jettes les pâtes. (jetteras)
4.
C'est toi qui t'es égaré hier soir ? (elles) - Parce qu'ils sont
inquiets pour leur avenir, les jeunes deviennent parfois violents. (la
jeunesse) - Ces arguments me convainquent et résolvent l'énigme. (cet
argument) - Le gigot a été servi cuit à point, agrémenté d'un
petit rouge qui le rehaussait à merveille. (les côtelettes) - L'employé
auquel je me suis adressé s'est montré très prévenant. (l’employée)
début machines à écrire * sommaire 117 & édito
3.
Que dit-il au bout du fil ?
Quelqu’un
téléphone devant toi ; tu n’entends pas ce que dit l’autre personne
(C) au bout du fil ; mais tu peux l’imaginer. Essaye donc. Puis compare
avec les suppositions des autres élèves (à faire oralement, de façon
expressive) : beaucoup de surprises en vue !
Deux règles importantes : 1.
Vraisemblance et lien logique entre les reparties. 2. Registre de parole adapté
à la situation.
|
On sonne. A décroche. |
On sonne. A décroche et dit : Police communale de Seneffe, bonjour ! |
On sonne. A décroche. C : |
Tu
peux toi-même composer une conversation téléphonique ‘complète’, puis
gommer les reparties d’un des deux correspondants, et faire ‘remplir les
blancs’ par les autres élèves.
4.
Boite à outils pour argumenter
|
Olga n'avait pas pris assez d'argent. Voilà
pourquoi... « Il pleut beaucoup trop, dit le
cultivateur. Alors, comment voulez-vous... ? » |
Vu l’urgence, et
pour éviter toute critique, le bourgmestre... Bien sûr, il faut respecter notre environnement,
mais
ce n’est pas une raison pour... Le candidat sera aussitôt engagé,
à condition
que... Il y a lieu, ce matin, de redoubler de prudence sur
les routes, vu que... Méfie-toi des marchands ambulants,
à plus
forte raison si... Si la journée est déclarée ‘rouge’ par Bison
Futé, c’est parce que... |
début
machines à écrire * sommaire 117 & édito ![]()
5.
Revisiter les noms des rues
Du
13 au20 mars 2004 : Habay, cité
des mots !
Des
manifestations publiques ponctuent l’événement : récitals (J.
Beaucarne, B. Tirtiaux, Thibault), conférence (P. Duchesne), concert
(ensemble Prélude), jeux (Jeu du dictionnaire, Semaine infernale)...
Mais
c’est aussi l’occasion pour nous, enfants
de l’école communale de Habay-la-Vieille, de fêter la langue en goûtant
au plaisir de l’écriture.
Ceci,
par exemple : Nous relevons les noms des rues de notre village. Pour
plusieurs, nous en rappelons ou découvrons l’origine (lavandière, bua,
maupassage, tareau, terremain) et d’autres jolis mots avec tout
leur poids de souvenirs. Mais pourquoi ne pas créer –
Parcourons donc notre nouveau
village :
|
Place
Saint-Etienne |
Palace
en Site nanti |
Le
Foyer, le cinéma : un palace dont le village est fier |
|
Rue Sainte Odile |
Rue Sainte Idole |
|
|
Rue Terremain |
Rue Mère Train |
...aboutit à la voie ferrée ! |
|
Rue de la Gagère |
Rue de la Galère |
En cause, le bruit du train tout
proche ? |
|
Rue du Chauffour |
Rue du Faux Chou |
|
|
Rue de la Joie |
Rue de la Loi |
N’est-on pas dans la capitale
des mots, où ceux-ci font la loi ? |
|
Rue du Tareau |
Rue du Râteau |
|
|
Rue Dessous-l’Eglise |
Rue des Sous à l’Eglise |
Oh ! les petits taquins !
|
|
Rue des Lavandières |
Rue des Savants d’hier |
|
|
Rue du Maupassage |
Au pas du Mage rusé |
Que n’imagine-t-on pas ? |
|
Rue de la Rochette |
Rue de la Brochette |
|
|
Rue du Bua |
Rue du Boa |
Vous n’avez pas peur ? |
L’expert
jargonne : paronyme, anagramme, signifiant, insertion, insinuation,
phonologie...
Cause toujours ! Nous,
plus simplement, nous disons :
Exemple, [maki] : elle /m’a qui/tté ; le bandit
prit le /maquis/ ; le /mât qui/ s’est brisé... ;
les /maqui/gnons ; Em/ma
qui/tta son mari ; le tar/mac y/ est glissant ; Andro/maque
y/ vécut ; le sché/ma qu’i/l a dessiné ; le /Maci/ntosh ;
l’oncle To/m à qui/ j’ai écrit. Etc. Ensuite essayer de « glisser
ces formes » dans un texte bref !
Et ça peut donner ceci :
[lapεl] L’appel se faisait plus pressant. Là, pêle-mêle,
se trouvaient ses outils. Il saisit la pelle et cria à son fils :
« Nicolas, pèle les patates ; j’arrive. » Tout à coup, il
se sentit las, pellicule insignifiante dans l’immensité : la paix le
tentait. Près de lui, heureuse, sa petite chatte lapait le lait vidé dans
son assiette.
[delכR] Pierre de
Lorette, P.D.G. de la fabrique de Lorry de Lorient, a reçu dernièrement le
titre de lord. Son secret : de l’organisation, de l’ordre. Dès lors,
de l’or dort dans son coffre. La bague de l’auriculaire lui fut offerte
par le secrétaire de l’orchestre, propriétaire de l’horlogerie du coin,
‘Au réveil splendide’, lors de la cérémonie, le ministre Delors
était présent.
Partout chansons, partout chanceux, partout champagne !
Aussi loin que peuvent se porter les regards, ce sont tous champs de blé,
tous champs dorés. Aussi loin que peut se tendre l’oreille, ce sont matous
chanteurs et surtout chanterelles, bêtes que touche en plein un chasseur. Une
cartouche en plus, et tout chancelle, tout change et se perd.
![]()
A toi de créer, par exemple avec :
|
[gitaR] |
[nuga] |
[tyRki] |
|
début machines à écrire * sommaire 117 & édito
Écriture sous contraintes : Rimbaud en filigrane
Poème à l’improviste signé Jean-Bernard
Pouy
Inutile, sans doute, de présenter
ces émissions de Françoise Treussard et Bertrand Jérôme, Les Décraqués
– en semaine, Les Papous dans la tête – le dimanche, où des écrivains
s’exercent à des activités d’écriture sous contraintes, aussi diverses
que divertissantes. (1)
Ce jeudi 12 février 2004, voici les contraintes
d’écriture imposées à Jean-Bernard Pouy :
1. Écrire un récit
2. ... sous forme de poème
3. ...
en y plaçant les mots suivants (choisis par Hélène Delavaux) :
Troufion
– pelle – rhododendron – falbala – illumination – délivrer –
fatigue – authentifier – autoroute - lampion – plumage
Trois contraintes, donc...
Et l’auteur en ajoutera une quatrième ! Dont nous reparlerons. Mais
lisons tout d’abord ce poème composé à l’improviste (2)
et auquel Jean-Bernard Pouy ajoutera un titre
Le
dormeur de l’A7
Mais que faisait-il là, dans les
rhododendrons,
Ronflant face à
l’azur et ivre de fatigue,
Comme un polder
batave ayant rompu la digue,
Et comme Arthur avant
les Illuminations ?
C’est qu’il était plutôt
rond comme un’queue de pelle,
Ce gamin, ce benêt,
ce pioupiou, ce troufion,
Authentifié
bidasse, bronzé comme un lampion,
Ce soldat trop
heureux de s’être fait la belle.
Il reposait tranquille tout près de l’autoroute,
Ayant jeté au loin,
n’étant plus de gala,
Ses guêtres délivrées
comme des falbalas,
Il dormait sans plumage
et n’avait plus de doute.
Récit,
poème, onze mots imposés présents dans le texte : le
contrat est honoré.
Le poème (trois quatrains – chacun
formant une seule phrase, vers alexandrins, rimes croisées) est un récit dont
le héros est un soldat (pioupiou, troufion, bidasse, soldat, guêtres),
jeune (gamin, benêt), qui s’est enivré (rond comme un’queue de
pelle), heureux d’avoir déserté (de s’être fait la belle, ayant
jeté au loin [...] ses guêtres délivrées...), et qui dort – épuisé
sans doute par une longue escapade – (ronflant, ivre de fatigue, reposait
tranquille, dormait sans plumage).
Les mots imposés s’intègrent aisément
dans la construction narrative : description et actions du héros, ou éléments
du décor...
*
Mais
disons-le franchement : observer le texte de cette façon serait vraiment
le fait d’un lecteur mal-voyant, inattentif à ce qui se trouve
habilement tissé en filigrane : la souvenance et la trace de Rimbaud,
ses mots, sa vie, son univers de pensée !
Voici donc la quatrième contrainte ! Mettre
en arrière-plan l’écriture et la figure d’un autre. Comment le déclic
s’est-il opéré chez Jean-Bernard Pouy, sommé d’écrire en trente
minutes ?
Un mot, dans la liste imposée par Hélène
Delavaux, semble bien constituer le déclencheur et l’organisateur du poème :
le titre d’une œuvre capitale d’Arthur Rimbaud, titre qui va illuminer
la mise en texte, le mécanisme intertextuel. Illuminations,
certes, mais aussi, sans doute, activant les ‘neurones’ de Jean-Bernard
Pouy, les mots troufion, délivrer ; peut-être aussi fatigue.
Dès le titre, trois textes de Rimbaud sont remémorés :
*
Le dormeur du val et
son jeune soldat ‘endormi’, immobile [ronflant face à l’azur,
dormait, reposait tranquille],
*
Le troisième, Illuminations, est simplement mentionné : ce mot métaphoriserait
-il le bonheur de la liberté reconquise par notre ‘troufion’... ?
*
Un quatrième texte, Ma Bohème, apparaît aussi en filigrane :
faire la belle / je m’en allais ; face à l’azur / bronzé /
sous le ciel ; jeter ses guêtres / mes souliers blessés...
Voilà pour les titres.
Quant au Rimbaud vagabond, pacifiste, rebelle, Jean-Bernard Pouy le fait découvrir par allusions (rompre la digue, faire la belle, jeter ses guêtres, délivrer [les guêtres : métonymie de la rigueur militaire :
‘Ça te tient les jambes !’ ; ‘Ça
te fait marcher droit’ !].
*
Lire
ou écrire : des liens avec d’autres textes...
La lecture : un cheminement d'un
lieu à un autre, d'un auteur à un autre, d'un repli à un autre repli de
l'inconscient du lecteur... (D’après
J. Bellemin-Noël, op. cit. infra) Plaisir du lecteur de tisser sa lecture dans la
trame du déjà écrit, de se trouver en terrain balisé !
Quant à l’écriture, nourrie de nos
propres formes de langage, elle se nourrit aussi de formes lues, entendues,
mises en mémoire, remaniées le plus souvent de façon inconsciente.
Parfois, le texte se calque plus formellement sur
tel autre, censé appartenir à un fonds commun de savoirs textuels :
c’est le jeu de l’allusion. Pour observer les ressorts de ce jeu: ouvrez
ici.
début "Rimbaud en filigrane" * sommaire 117 & édito
*
Pour
en savoir plus sur l’intertextualité :
Gérard
Genette, Palimpsestes – La littérature au second degré, Seuil,
1982.
Tiphaine Samoyault, L’intertextualité
– Mémoire de la littérature, Nathan, 2001.
Pierre-Marc de Biasi, article
« Intertextualité », Encyclopaedia Universalis,
1989.
Sophie RABAU, L'intertextualité.
Un essai anthologique. Flammarion, GF-Corpus/Lettres, 2002.
J. Bellemin-Noël, Plaisirs
du vampire, PUF, coll. Ecriture, 220 p., 2001 ["Lire c'est toujours
entrelire."
De
l'intertextualité à l'interlecture. Gautier, Gracq, Giono...]
Le
dormeur du val
C'est un
trou de verdure, où chante une rivière,
|
Ma
bohème
Je m'en
allais, les poings dans mes poches crevées;
|
Genette, op. cit., p. 8.
Auteurs
en filigrane
Le
jeu de l’allusion
Retrouvez le texte et son auteur, auxquels il est fait allusion dans la colonne de droite!
Quand le ‘jeu’ porte sur un titre, celui-ci – bien sûr! – n’est pas mentionné.
| Baudelaire, L’invitation au voyage (3
occurrences) César, De Bello gallico
Corneille, Le Cid
(2 occurrences)
Hemingway
Henri IV
Houdar de la Motte, Fables nouvelles Hugo, La Légende des Siècles
Eugène Ionesco
Malherbe, Consolation à Du Périer
Marivaux
Molière, Tartuffe
Napoléon Ier
Marcel Proust
Renaud
Shéhérazade
Steve
Spielberg
Charles
Trenet |
* Cachez cette cinq que je ne saurais voir. |
début "Rimbaud en filigrane" * sommaire 117 & édito
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[1]
Voir le site de Werber, http://www.bernardwerber.com/
[2]
Ancien, mais objet de toutes les attentions philosophiques de M. Weyembergh
(ULB) qui conclut son article « Temps et mémoire dans L’Odyssée
de l’Espace d’A. Clarke : « Elle (la science-fiction)
joue d’une certaine manière, à un niveau plus accessible et plus
populaire, le rôle de la gnose et des philosophies de l’histoire de
jadis. » dans Philosophie et
science-fiction, Vrin 2000, p.13 à 41.
[3]
Robert
James Fischer est un joueur d’échecs célèbre dans les années 70. Il
obtint le titre de champion du monde (1972) en battant Boris Spassky. En
1975, il refusa de jouer contre Anatoly Karpov et perdit son titre.
[4]
Antonio R. Damasio dirige le département de neurologie de l’Univ. de
l’Iowa est connu pour L’Erreur de
Descartes, 1995, Le Sentiment même
de soi, 2001, Spinoza avait raison,
2003.
[5] Les
LIS sont les patients qui possèdent encore une parfaite conscience de soi,
mais dont les systèmes périphériques en contact avec le monde extérieur
sont totalement ou partiellement détruits par des lésions au niveau de la
partie antérieure du tronc cérébral à proximité de celle qui provoque
le coma. Selon les cas, ils conservent le contact avec l’un ou l’autre
des sens . Leur sort est tel qu’on surnomme leur pathologie, le
syndrome de l’emmuré vivant. Dans le roman, Jean-Louis Martin a été
victime d’un accident d’automobile et reste en contact avec le monde extérieur
au moyen d’un œil unique. A. Damasio décrivant un cas de LIS, ajoute dans
Le Sentiment même de soi, p. 310
et suiv. : «Le patient en peut ni froncer les sourcils, ni regarder de
côté, ni remuer les lèvres, ni tirer la langue, ni bouger aucun de ses
membres, le cou, les bras ou les jambes. Cligner des paupières et bouger
les yeux sur un axe vertical sont les seuls gestes volontaires qu’il peut
encore effectuer.» Les médecins établissent avec le patient un code
d’urgence en lui demandant de lever les yeux pour signifier oui et de les
baisser pour dire non. Les lésions à l’origine du LIS se trouvent dans
la partie antérieure du tronc cérébral. Werber est sur ce point en totale
conformité avec le neurologue. Les remerciements qui suivent l’intrigue
font référence à Jean-Dominique Bauby, un patient atteint du LIS qui a
remis à Werber le Grand Prix des lectrices de Elle
en 1993.
[6] L'outil mis au point par les deux neurophysiologistes capte les signaux émis par les neurones. En sortie, une puce intervient pour prendre en charge les données du système : en fonction du signal reçu, elle détermine notamment les neurones connectés avant de mettre en relation l'idée émise (le fait déplacer le curseur sur la droite par exemple) avec la fonction informatique adéquate. Cette phase de modélisation terminée, le composant peut alors interpréter les ordres du cerveau.
[8]
O. Jacob, 2002, p.69 et suiv.
[9]
Id.,ibid.
[10] J.-P. Changeux, op.cit., p.
74.
[11]
Parmi eux, le docteur Ewen Cameron qui, en pleine guerre froide, a opéré
des lavages de cerveau avec l’encouragement et le financement de la CIA.
[12]
Des lois protègent depuis les sujets de la recherche biomédicale.
(*)
Voir les
numéros 105 (juin 2001), 106 (septembre 2001), 111 (décembre 2002).
(**)
Deux recommandations : 1. Il est
superflu de faire étiqueter les formes verbales ou d’autres formes.
Laisser cela ‘éventuellement’ pour plus tard : la pratique est
plus rentable que par la théorie. 2. Une fois compris par les élèves le
mode de remaniement, demandons-leur de proposer eux-mêmes des textes
avec contraintes de réécriture.
(1)
Deuxième
année professionnelle, formation
de base
(2)
Redu, village du livre,non loin de Saint-Hubert. Voir le site http://www.redu.info !
(1)
Voir dans LMDP les numéros 73 (juin 1993), 77 (juin 1994), 99 (décembre
1999), 110 (septembre 2002).
(2)
A l’improviste, vraiment ? Pour rassurer quelques collègues
sceptiques, nous avons questionné Françoise Treussard, animatrice de l’émission.
Elle répond (e-mail du 25.03.04, 10.14) : Oui, c'est vrai, l'auteur ne
dispose que d'une petite demi-heure pour écrire !
(1)
Circuits futés – Guide méthodologique français – 2e degré,
Ed. Licap, 1998.
(2) Ce
bain de textes mélange les différents types de mythes : Prométhée,
Marilyn Monroe, mythe de l’automobile,mythe de Carmen…
(4)
M.
LITS et P.YERLES, Le mythe. Vade-mecum du professeur de français,
Bruxelles, Didier Hatier, 1989, p. 49. (Coll. Séquences)
(7)
Ch. BAUDELAIRE, Don Juan aux enfers, in Les Fleurs du mal,
1857 et MOLIERE, Dom Juan ou le Festin de pierre, Acte III, scène 2,
1665.
(8)
Thésée – Le Minotaure – Ariane, in Légendes de la mythologie
grecque et romaine, Universités des annales, 1910-1911.
(9)
Chrétien de TROYES, Romans de la
table ronde, « Lancelot, le Chevalier à la charrette »,
trad. J.-P. FOUCHER, Gallimard, 1970.
SERVAIS, Pour l’amour de Guenièvre, Helyode, Bruxelles, 1992, pp. 32-35.
(10) Chrétien de Troyes, Le conte du Graal ou le roman de Perceval, Le livre de poche, 1990, pp. 234-247.